L'Europe traversée par les émotions
D’un
patient à l’Europe
La
vidéo précédente s'est terminée sur la nécessité pour l'Europe
de se confronter à son ombre. On se rappelle que pour
Jung, vers le milieu de la vie, nous sommes appelés à une
confrontation à l'inconscient. Le déni de cette confrontation peut
mener à des problématiques relationnelles, voire à une pathologie
somatique ou psychique. A l'inverse, accepter la plongée dans les
profondeurs de l'inconscient va nous confronter à tout ce qui était
resté dans l'ombre comme les traumatismes et les émotions
refoulées. Cette étape peut être difficile et douloureuse, il faut
accepter de lâcher les mécanismes de défense mis en place
auparavant, mais c'est en même temps une promesse de libération.
Les émotions vont être digérées, leur pouvoir destructeur va
laisser place à des émotions positives (comme l'espoir,
l'aspiration à évoluer).
Suite
à des événements historiques majeurs, les nations européennes
sont traversées elles aussi, comme un individu, par des
traumatismes. Les nations souffrent, refoulent et projettent, elles
développent des défenses collectives, et des schémas réactionnels
spécifiques, tout comme un individu.
Par
exemple, l'humiliation est susceptible de développer un nationalisme
radical puis des guerres tout comme elle peut conduire un individu
vers l'agressivité ou la destruction de soi.
En
réaction à un traumatisme, une nation, tout comme un individu, peut
mettre en place
-
soit une stratégie d'adaptation, pour faire face à la
situation, digérer et dépasser progressivement le traumatisme
-
soit
des mécanismes de défense
comme le refoulement, le déni, l'évitement. Ces mécanismes de
défense ne sont pas en soi pathologiques. Ils peuvent être
bénéfiques dans un premier temps car ils permettent de mettre
l'angoisse à distance à un moment où la situation de fragilité
demande à se protéger. Mais s'ils perdurent, ces mécanismes de
défense peuvent devenir délétères. Les émotions refoulées sont
alors susceptibles de ressurgir à tout moment, et de submerger
l'individu. A l'échelle d'une nation, elles
sont susceptibles de provoquer des génocides ou des guerres
Avec
le transfert de pouvoir des nations vers le niveau européen, l'UE
n'échappe pas à cette logique, elle peut aussi être considérée
comme un être psychique collectif traversé par des émotions. Si
ces dernières ne sont pas élaborées et restent dans l'ombre, elles
orientent vers des décisions qui produisent des conséquences
néfastes (pouvoir autoritaire, crises économiques ou financières,
guerres...). En termes de souffrance, à l'échelle de l'Europe, les
conséquences de politiques économiques ou géopolitiques inadaptées
vont avoir des répercussions sur un nombre encore plus important
d'individus.
La
lutte contre le nationalisme radical a été un des moteurs de la
construction européenne, et cela nous amènera à aborder la
question de la relation entre « nous » et « eux ».
Dominique
Moïsi a publié La géopolitique de l'émotion en
2008. Il s'est intéressé au facteur émotionnel (comme la peur ou
l'humiliation) en géopolitique, à l'échelle mondiale. Dans
une perspective centrée sur l'Europe, j'applique ici des grilles de
lecture empruntées à la psychologie — une démarche que l'on
pourrait qualifier d'approche analogique. Et
comme je suis libre de toute institution et de toute chaire
universitaire, j'essaie de poser sur l'Europe le regard d'un
clinicien, aussi lucide que possible, face à son patient.
Cette
vidéo se déroule en deux temps.
1/
Nous allons tout d'abord identifier les émotions perturbatrices, et
nous verrons comment, poussées à leur terme, elles peuvent faire
basculer un système politique dans ce qu'Andrew Lobaczewski appelait
la pathocratie : un état où la pathologie a pris le contrôle des
structures de pouvoir.
2/
Puis nous aborderons le processus thérapeutique qui conduit vers
l'interdépendance des nations. Et pour cela, nous ferons appel à
deux univers en apparence très éloignés l'un de l'autre, mais dont
la convergence est surprenante : le bouddhisme et la physique
quantique.
Des
approches non conventionnelles vont donc être utilisées, mais elles
s'inscrivent bien dans la logique transdisciplinaire du site.
Nous
allons nous référer à 2 approches psychologiques occidentales puis
nous verrons une approche orientale
Ces
grilles sont utilisées ici comme outils de lecture analogique pour
éclairer des dynamiques.
Pour
identifier les émotions perturbatrices à l'œuvre, nous avons
besoin d'outils. Deux grilles de lecture issues de la psychologie
occidentale vont nous y aider.
La
première est celle des cinq blessures de l'être de Lise Bourbeau —
rejet, abandon, humiliation, trahison, injustice. Ces blessures
fondamentales, vécues dans l'enfance, structurent nos réactions
émotionnelles à l'âge adulte. Nous verrons comment elles résonnent
à l'échelle collective.
La
seconde grille est celle de Jeffrey Young avec la thérapie des
schémas. Quand des besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits dans
l'enfance ou l'adolescence, l'individu développe des schémas de vie
inadaptés — des patterns profondément ancrés qui entravent son
développement et colorent toutes ses relations.
Young
en identifie dix-huit, regroupés en cinq grandes familles.
La
première famille tourne autour de la séparation et du rejet —
avec des schémas comme l'abandon, le rejet, ou la carence affective.
La deuxième concerne le manque d'autonomie — la dépendance en est
l'exemple central. La troisième porte sur le manque de limites —
notamment la croyance d'avoir plus de droits que les autres. La
quatrième est l'orientation excessive vers les autres —
l'assujettissement, l'oubli de soi. Et la cinquième, enfin, est la
survigilance — avec en particulier le besoin d'exigences toujours
plus élevées.
Ce
cadre, pensé pour l'individu, va également nous permettre de lire
les comportements collectifs des nations européennes.
Le
rejet
En
2019, les lois linguistiques en Ukraine ont réduit la place du
russe, du hongrois et du roumain dans l'espace public,
l'administration et l'éducation. Les minorités se sont senties
rejetées. En projetant un schéma historique périmé, celui d'avant
1991 avec la menace soviétique, sur le présent, le nationalisme
radical ukrainien a empêché une solution rationnelle : un
fédéralisme laissant une certaine autonomie aux régions
russophones. Cette problématique envenime aussi les relations entre
l'Ukraine et la Hongrie, la minorité hongroise vivant en Ukraine ne
pouvant plus être scolarisée entièrement dans sa langue maternelle
depuis 2019.
L’abandon
En
1938, avec les accords de Munich, la France et l'Angleterre ont
abandonné la Tchécoslovaquie à Hitler, trahissant ainsi le droit
international. De plus, ce trauma collectif non digéré s'est
transmis 30 ans après en conditionnant des décisions futures
Le
trauma de Munich a directement conditionné la réaction
tchécoslovaque de 1968 : Le président de la Tchécoslovaquie a
choisi une non résistance militaire pour éviter un massacre
inutile, puisque le pays était isolé. Sachant qu'ils ne pouvaient
compter sur aucune aide extérieure, ils ne résistèrent pas face
aux chars soviétiques
L’humiliation
En
Serbie, le souvenir de la Bataille de Kosovo du 28 juin 1389 reste
ancré comme un deuil pathologique et nourrit une haine contre les
Bosniaques afin de « se venger des Turcs ». le 28 juin 1989,
lors du 600e anniversaire de la bataille, devant un million de
Serbes, Slobodan Milošević prononce un discours mémorable et
réveille la « mémoire blessée ». Un climat de
haine a été orchestré en Serbie dans les années suivantes de
manière à considérer les Bosniaques comme des « bêtes ».
La déshumanisation est le prélude au déclenchement d'une guerre.
La
Russie a subi la thérapie de choc, la coopération OTAN - Russie
n'a pas été perçu par Moscou comme un traité de partenariat
d'égal à égal. Pour clore le tout, l'OTAN devient une alliance
offensive et attaque la Serbie en 1999 sans mandat du conseil de
sécurité de l'ONU. Le traumatisme du rejet et de l'humiliation
infligé à la Russie a généré, par un mécanisme de défense
psychologique classique, la réaction nationaliste et l'armure
défensive des années Poutine.
La
trahison
À
Srebrenica en 1995, l'ONU avait promis une « zone de sécurité »
mais les casques bleus néerlandais ont assisté passivement au
massacre. L'ONU, qui s'était engagée formellement, a perdu une part
de sa légitimité symbolique. Et les Néerlandais en éprouveront de
la culpabilité. En témoignent un rapport d'État en 2002 et la
démission collective du gouvernement
L’injustice
Les
Grecs ont perçu les mesures d'austérité imposées par l'Europe en
2008 comme une injustice. L'orthodoxie budgétaire a été imposée à
la Grèce par l'Allemagne : ce pays représente bien le 5ème
schéma « exigences élevées » en réponse au traumatisme de
l'hyperinflation de 1923 où les gens brûlaient des billets pour se
chauffer, et quand les prix doublaient chaque jour.
On
peut rajouter d'autres émotions comme la culpabilité
la
culpabilité peut perdurer ou au contraire être affrontée
on
a l'exemple de 2 pays qui ont affronté la culpabilité
L'Allemagne
après 1945 avec la culture du souvenir, l'effort conscient d'une
nation pour regarder son passé en face, y compris ses pires
atrocités.
On
a aussi Les Pays-Bas après Srebrenica, qui ont mené une commission
d'enquête comme on l'a vu avec le rapport de 2002
Quand
les peurs entrent en résonance
L'Europe
après 1945 est dans un état de chaos, confrontée à la peur du
communisme. Elle se met en position de dépendance vis-à-vis des
Etats-Unis (2ème schéma « manque d'autonomie ») et s'oublie
(4ème schéma « orientation vers les autres ») pour servir
les intérêts américains. On
peut noter que les Etats-Unis incarnent le 3ème schéma « limites
déficientes », le sentiment d'être spécial, la nation
indispensable, on avait vu cela dans la précédente vidéo).
Du
coté de la Russie, il y a eu deux siècles et demi de domination
mongole, l'invasion polonaise de 1610, puis l'invasion suédoise qui
a coupé l'accès des russes à la Baltique pendant un siècle, aux
guerres Napoléoniennes et enfin il y a eu l'invasion de l'Allemagne
nazie. La
Russie garde une peur viscérale de l'invasion, et la question de la
sécurité reste un sujet existentiel tout comme celle de la liberté de mouvement maritime.
Le
deuil
On
peut évoquer la Grande Catastrophe avec le deuil d'une présence
hellénique trimillénaire en Asie Mineure suite à la défaite
militaire de la Grèce lors de la guerre gréco-turque (1919-1922).
Environ 1,3 million de Grecs orthodoxes sont chassés d'Anatolie et
sont contraints d'abandonner leurs terres ancestrales pour
s'installer en Grèce
Tandis
qu'environ 350 000 musulmans de Grèce sont expulsés vers la
Turquie.
Comme
Vamik Volkan l'explique, lorsqu'une nation est enfermée dans un
deuil pathologique, elle vit dans un présent où le passé est
constamment réactivé. En psychogénéalogie, pour Nicolas Abraham
et Maria Torok, un traumatisme non élaboré par une génération
devient un « fantôme » qui hante les générations suivantes. On
pense ici au souvenir de la bataille de Kosovo toujours vivant six
siècles plus tard dans le discours de Milošević.
Nous
venons de voir comment l'approche occidentale identifie ces émotions
grâce à des grilles psychologiques. Mais d'autres traditions de
pensée, bien plus anciennes, ont développé des outils pour les
décrire. Ainsi, le bouddhisme a développé une compréhension très
détaillée du fonctionnement de l'esprit. Cette approche donne un
regard complémentaire pour décrire les comportements pathologiques
de l'Europe comme de l'Union européenne.
La
référence au bouddhisme tient au fait qu'il offre une cartographie
des états mentaux
d'une précision que la psychologie occidentale n'a développée que
récemment
L’ignorance
Le
bouddhisme distingue trois poisons fondamentaux, ou émotions
affligeantes,que sont l'ignorance, le désir attachement, et
l'aversion. Il y a aussi beaucoup d'autres émotions secondaires. Sur
le chemin et la voie bouddhiste, il s'agit de prendre conscience de
ces différentes émotions perturbatrices, d'apprendre à les
pacifier et les transformer.
Le
bouddhisme postule qu'il n'existe pas de
sujet permanent, autonome et séparé des autres. Parce que tout se
produit en interdépendance, il réfute
les deux extrêmes que sont l'éternalisme (les phénomènes, les
choses ont une existence propre et sont permanentes) et le nihilisme
(où rien n'existe). Par analogie, on pourrait considérer que
l'Ukraine et l'Union européenne occupent ces deux positions extrêmes
:
La
partie occidentale de l'Ukraine est arc-boutée sur la notion d'une
identité nationale pure qui nie l'interdépendance avec les autres
cultures et rejette toutes les minorités
L'Union
européenne évolue vers la dissolution et la disparition des
nations, il faut se débarrasser de la notion de souveraineté
nationale
Le
désir
Le
bouddhisme distingue
a)
le désir qui donne du sens, comprendre le fonctionnement de
l'esprit, qui aspire à aider les autres.
b)
le désir sous sa forme pervertie, centré sur le moi, mu par un
attachement compulsif (la soif).
Le
désir, c'est aussi rejeter ce qui nous est désagréable (c).
Par
analogie, à l'échelle d'une nation, on peut orienter les actions
pour développer un espace de paix, une communauté de sécurité
tandis
que l'extension de l'OTAN peut être vue comme une soif de sécurité
Et
alors que la menace d'un effondrement est manifeste, au lieu
d'envisager une remise à plat des politiques européennes, l'UE est
dans le déni, fuit la réalité et tente de renforcer son pouvoir
par la militarisation
La
colère aversion
On
a déjà évoqué ce point avec le conflit yougoslave : la
déshumanisation de l'autre, prélude à la guerre, illustre comment
l'aversion, le rejet viscéral de ce qui nous est étranger ou
menaçant, peut conduire à la destruction massive.
L’orgueil
L'orgueil
amplifie les trois poisons racines. Le bouddhisme décrit différentes
formes d'orgueil comme la condescendance ou l'arrogance.
Par
analogie, on peut évoquer la prétention de l'UE à se considérer
comme un modèle de démocratie et paix, avec des valeurs qu'il
faudrait exporter et imposer aux autres De l'orgueil découle le
mépris de l'UE envers la Russie entre 1991 et 1999, période au
cours de laquelle une maison européenne commune aurait pu voir le
jour.
- Durant
cette période, la Russie cherche une intégration dans une maison
européenne commune. En réponse, l'UE a activé ses propres poisons
mentaux : l'orgueil
(le triomphalisme de la supposée fin de l'histoire) et le rejet
(avec l'extension de l'OTAN)
Dans
son livre Not
One Inch: America, Russia and the Making of Post-Cold War Stalemate,
Mary E. Sarotte explique comment les Occidentaux ont manqué une
chance de définir une relation où la Russie serait un véritable
partenaire en Europe.
Quelques-unes
des afflictions secondaires
La
rancoeur : c'est l'esprit de vengeance après une humiliation subie
(on pense au traité de Versailles en 1919, ou à la famine en
Ukraine en conséquence des politiques soviétiques)
Le
manque de discernement (cela s'applique particulièrement à la
pensée unique de l'Union européenne)
La
tromperie et la duplicité : on peut évoquer les accords de
Minsk qui avaient en réalité pour but de donner du temps à
l'Ukraine pour se réarmer
La
dissimulation, cacher ses propres fautes (comme l'incapacité à
remettre en question les politiques européennes menées depuis 1984)
La
malveillance (c'est un marqueur fondamental de la pathocratie)
L’exemple
extrême
de la pathocratie
Le
Dr Lobaczewski est un psychiatre polonais qui a vécu sous le
stalinisme, emprisonné, qui a observé de
l'intérieur
comment la psychopathie prend le contrôle des institutions. Son
livre La
Ponérologie politique
a circulé clandestinement pendant des années avant d'être publié
en 1984 en Occident.
Il
définit la pathocratie comme une gouvernance par des structures
psychopathiques. La ponérologie politique parle de la propagation du
mal dans les structures de pouvoir. C'est une structure politique qui
fait écho à une pathologie mentale, la psychopathie. une
pathocratie est un système où les dirigeants sont animés par une
volonté de nuire.
Au
niveau du fonctionnement de l'esprit, le bouddhisme parle des
afflictions mentales. On peut les utiliser pour décrire, par
analogie, l'apparition et le fonctionnement de la pathocratie.
Comme
on l'a vu dans la première vidéo, en 1984, le Parlement européen
adopte le projet Spinelli, porté par une démarche transparente. Le
refus de ce traité par les États au profit de l'Acte unique
européen (négocié dans l'opacité des cabinets) marque un tournant
décisif. L’UE rejette le politique et le démocratique pour ne
garder que le marchand et le technocratique.
Elle
oublie son aspiration démocratique, bascule dans l'Hubris, et rate
l'occasion historique d'intégrer la Russie. Comme cela a été
expliqué dans la première vidéo, l'UE dérive vers un système
pathocratique contre les peuples, qui produit des effets nuisibles et
nuit à l’intérêt des peuples. C'est aussi une dérive contre
l'idée d'Europe : la trahison du projet initial de paix et de
prospérité. Il y a actuellement une perte de légitimité envers
les gouvernants de très nombreux pays européens. L'UE n'écoute
plus les peuples, elle les soumet : on l'a vu avec la trahison
démocratique lors de l'adoption du Traité de Lisbonne malgré les
« non » français et néerlandais, la thérapie de choc appliquée
à la Grèce, la gestion par la peur comme instrument de gouvernance
Les
temps heureux
Lobaczewski
décrit les "temps heureux" comme une condition préalable
à l'émergence de la pathocratie — une société prospère,
distraite, qui a baissé sa vigilance. On peut évoquer les Trente
Glorieuses en Europe occidentale, qui ont précédé la montée
progressive de la technocratie bruxelloise hors de tout contrôle
démocratique.
Et
d'une société
matérialiste marquée par l'individualisme et l'insouciance, suite à
la sécularisation et à la perte des liens communautaires, on évolue
vers une perte de sens, un isolement (Pr Mattias
Desmet) voire au nihilisme (Todd)
Voyons
les facteurs négatifs à l'état latent, dans la population qui vont
constituer le terreau pour permettre l'émergence d'un système
pathocratique
La
distraction (viksepa)
: l'esprit dispersé par le divertissement permanent,
L'agitation
(auddhatya)
: dispersion mentale, activisme, consumérisme,
La
paresse (kausidya)
: l'atonie civique, le désintérêt pour la chose publique
Le
manque de discernement
(asamprajanya) :
analyse approximative d'une situation
Le
manque de vigilance
(pramada)
: conduit à l'augmentation de ce qui est nuisible
Mise
en route d'un système pathocratique
Il
s'agit ici des facteurs négatifs au niveau des dirigeants, facilité
par le transfert des compétences et des pouvoirs au niveau de la
bureaucratie européenne pour la mise en place d'une
idéologie qui s'infiltre méthodiquement, dans l'opacité, et à
petits pas depuis 1986 avec l'Acte Unique. Cette idéologie prône la
privatisation de la monnaie, produit à placer les Etats
sous la coupe des marches financiers, privatise les médias, le
discours, construit une Europe apatride avec la volonté de faire
disparaître les identités nationales. Cette idéologie est le
fondement de ce système pathocratique.
L'ignorance
(avidya)
: c'est la saisie d'une identité de caste
La
vue erronée saisie comme suprême
(drstiparamarsa) :
c'est la pensée unique, un terme d'abord utilisé pour désigner le
consensus néolibéral,
L'orgueil
(mana) : la caste,
l'élite, transcende la souveraineté populaire
Le
désir (raga)
: c'est la soif de pouvoir et d'influence
La
duplicité (saṭhya)
: c'est l'opacité de la construction européenne tout en mettant en
avant une pseudo façade démocratique des élections
La
tromperie (maya)
: après le rejet du Traité constitutionnel européen par la France
et les Pays-Bas en 2005, les mêmes dispositions ont été
réintroduites sous une forme moins lisible et adoptées sans
référendum. C'est un exemple parlant de contournement démocratique.
La
dissimulation (mraksa)
: cacher les erreurs commises depuis 1984 avec le refus du traité
Spinelli
au profit de l'Acte
Unique
La
malveillance (vihimsa)
: l'intention de nuire
La
malveillance au grand jour
L'animosité
(pradasha)
: c'est une phase où la malveillance n'a plus besoin de se
dissimuler. Ainsi les populations ont subi une spoliation financière
avec la crise de 2008, la
Grèce a été mise au pas par des mesures d'austérité
particulièrement sévères, les mouvements populaires comme les
Gilets jaunes sont sévèrement réprimés, on gère par la peur pour
forcer les populations à adopter telle conduite, on prépare les
populations à une guerre contre la Russie, il y a une suppression du
débat public, l'impossibilité de questionner la véracité du
narratif dominant, déni des alternatives (comme le retour de la
diplomatie) au profit d'une économie de guerre.
Tout
ceci profite à des dirigeants en échec politique qui peuvent ainsi
se maintenir au pouvoir, ainsi qu'à des acteurs occultes comme le
complexe militaro-industriel (l'UE étant étroitement liée à
l'OTAN).
Répercussions
sur la société civile
L'oubli
(musitasmrtita)
: en conséquence de la stratégie des petits pas
La
confusion (styana)
: du fait du double langage, de la stratégie de la peur
Le
doute (vicikitsa)
: des dirigeants peuvent-ils délibérément nuire ?
La
torpeur (middha)
: une soumission provoquée, la résignation acquise comme le montre
les travaux de Martin Seligman
Le
manque de confiance
(ashraddhya) : la
perte de crédibilité, le manque de confiance envers les
institutions, les partis, les médias, le glissement vers le
nihilisme
La
jalousie / envie
(irsya)
: attiser les conflits entre groupes pour détourner du conflit
politique réel, diviser pour régner
Le
retournement
soit
le système pathocratique s'installe durablement suite à une gestion
par la peur en passant d'une peur (le
Covid)
à une autre (la menace russe) et encore une autre
soit
la société civile se réveille pour mettre un terme à ce système
pathocratique
La
non-confusion
(amoha)
:
la clarté qui émerge
La
compréhension (prajna)
: la claire discrimination des choses
L'aspiration
(chanda) : le désir
de se libérer d'un système perçu comme oppressif
Le
courage ou persévérance enthousiaste
(virya) : l'énergie
joyeuse de s'engager dans quelque chose de vertueux et porteur de
sens
La
vigilance (apramada)
: l'attention civique vers ce qui est vertueux
Ces
qualités ne sont pas des vertus morales abstraites — ce sont des
antidotes
précis aux afflictions listées avant. Le bouddhisme fonctionne
comme une pharmacopée : à chaque poison, son antidote.
Dépasser
les émotions perturbatrices
Pendant
des siècles, l'Europe a été un immense champ de bataille, traversé
par toutes ces émotions que nous venons d'identifier —
humiliation, trahison, peur de l'invasion, désir de revanche. La
construction européenne est née de la volonté de pacifier ce
continent en souffrance. Mais cette volonté était aussi animée par
la peur d'un réarmement de l'Allemagne et la peur de l'URSS
On
a pu croire pendant plusieurs décennies à une pacification, mais
outre l'évolution vers l'effondrement de l'UE et le conflit
ukrainien sont la preuve qu'il ne s'agissait que d'une illusion.
Ce
n'est pas l'émotion en elle-même qui pose problème dans l'histoire
européenne, c'est l'émotion non consciente, non élaborée, qui
devient affligeante. C'est donc le travail que nous allons maintenant
explorer : Comment avancer au décours du chemin de libération
émotionnelle
Bouddhisme
et physique quantique
Le
bouddhisme affirme que rien n'existe de façon isolée, que tout est
interdépendant. On pourrait penser que c'est une vision
philosophique, voire mystique. Or, la physique du XXème siècle est
arrivée à des conclusions étonnamment proches au travers d'une
démarche radicalement différente, à savoir l'expérimentation
scientifique.
Ce
parallèle mérite qu'on s'y arrête, car il donne à l'idée
d'interdépendance une assise qui dépasse toute tradition
culturelle.
La
relation entre sujet et objet en physique quantique
La
physique quantique nous révèle que l'acte d'observer modifie ce
qu'on observe. C'est l'un des résultats les plus troublants et
contre-intuitifs de la physique moderne. L'expérience des fentes de
Young le montre de façon saisissante : les électrons se comportent
différemment selon la présence ou non d'un observateur. Autrement
dit, contrairement à notre représentation habituelle du monde, il
n'y a pas de séparation entre l'observateur et ce qu'il observe.
L'intrication
quantique va encore plus loin : deux particules corrélées forment
un système non-séparable, même à très grande distance. La notion
d'objet individuel et isolé, qui nous semble si évidente dans la
vie quotidienne, est remise en question.
Le
physicien Carlo Rovelli a développé ce qu'il appelle la mécanique
quantique relationnelle. Pour lui, il n'y a pas de substrat fixe et
indépendant derrière les phénomènes. Le réel n'est pas fait de
choses, mais d'interactions, de relations. Et la description de tout
système est toujours relative à un observateur — qui peut être
un simple atome, pas forcément une conscience humaine.
Dans
son livre Helgoland, Rovelli confie avoir été frappé par la pensée
du maître bouddhiste Nagarjuna, qui vivait au IIème siècle. Il y
perçoit une résonance troublante avec la physique quantique.
Nagarjuna
soutient que rien ne possède d'essence indépendante. Tout ce qui se
manifeste est le produit de causes et de conditions. C'est ce qu'on
appelle la coproduction en dépendance
Nagarjuna
ne tombe pas dans le nihilisme — il ne dit pas que rien n'existe.
Ni dans l’éternalisme — il ne dit pas que les choses, les
phénomènes existent de manière solide et permanente. Il dit que
les choses se manifestent de manière interdépendante. Chercher
l'essence d'une chose est donc une quête vaine.
Pour
Rovelli, bouddhisme et physique quantique arrivent, par des chemins
radicalement différents, à une convergence profonde sur la notion
d'interdépendance. Chercher la substance d'un électron sous ses
propriétés mesurées est aussi vain que de chercher l'essence d'un
être séparé de ses relations. L'objet est l'ensemble de ses
interactions.
Ce
que nous venons d'explorer n'est pas qu'une question philosophique
abstraite. Cela a des conséquences directes sur la façon dont on
pense la sécurité en Europe.
L'idée
que l'Europe pourrait assurer sa sécurité de façon totalement
indépendante, sans tenir compte de son voisinage et des besoins de
la Russie, est politiquement dangereuse — elle est en contradiction
avec les termes mêmes du sommet de l'OSCE à Istanbul en 1999, qui
stipulaient qu'aucun État ne peut renforcer sa sécurité aux dépens
de la sécurité des autres.
L'élargissement
de l'OTAN depuis 1999 a été perçu par les Européens de l'Est
comme une protection légitime. Et a été vécu par la Russie comme
une agression. Ce processus d'escalade sécuritaire a culminé en
2022 avec l'intervention militaire russe en Ukraine.
Et
si la physique quantique nous dit que la notion d'objet isolé est
une illusion, que tout se manifeste en dépendance de relations,
alors vouloir assurer sa sécurité de façon totalement indépendante
est aussi une erreur sur la nature du réel.
L'idée
qu'une nation pourrait se définir, se sécuriser, se développer de
façon totalement autonome est une illusion de séparabilité que la
physique elle-même réfute. C'est aussi l'erreur des nationalismes
radicaux qui croient pouvoir séparer totalement « nous » de « eux
». Le nationalisme exacerbé, avec l'illusion de séparabilité —
et l'expansionnisme sécuritaire — sécurité unilatérale — sont
tous deux en contradiction avec cette vision du réel.
Par
extrapolation métaphorique, plusieurs orientations peuvent se
dégager
Individuation
et intégration de l’ombre
La
première orientation concerne le travail d'individuation des nations
— un travail similaire à celui de l'individu.
Il
s'agit de se libérer des traumatismes non élaborés, pour ne plus
projeter l'ombre sur l'autre, et sortir de la dialectique entre les
bons et les barbares — une dialectique qui engendre déshumanisation
et guerre.
Pour
ce faire, il est nécessaire que les responsables politiques des
différents pays européens puissent créer des espaces de digestion
émotionnelle collective.
Se
libérer de la position extrême du nationalisme centré sur soi
La
deuxième orientation invite à se libérer de la position extrême
du nationalisme centré sur soi.
Le
nationalisme exacerbé affirme la primauté d'une communauté définie
par une culture, une langue ou une histoire commune. C'est la défense
d'une identité close, qui opère une distinction avec l'étranger.
Mais
il est possible de défendre une identité sans tomber dans cette
fermeture. Il importe donc de distinguer nationalisme et
souveraineté. La souveraineté est un terme que l'on retrouve
précisément dans les accords d'Helsinki. La souveraineté est
étroitement liée à la liberté et au processus démocratique. Elle
vise à garantir une autonomie décisionnelle, dans une démocratie
saine avec un faible niveau de corruption et une absence d'ingérence
étrangère
Se
libérer de la position extrême de la disparition des nations
La
troisième orientation appelle à se libérer également de la
position extrême opposée : la dissolution des nations dans une
structure centralisée.
L'Union
Européenne ne devrait pas se construire comme une institution
centralisée et autoritaire, avec la dérive vers le système
pathocratique que nous avons décrit. Elle devrait au contraire
promouvoir ce que Kalypso Nicolaidis appelle la subsidiarité active
— les interactions vivantes entre ses membres.
Il
s'agit donc de transcender la séparation entre « nous » et « eux
», sans tomber dans la glorification de la nation (à l'exemple de
la partie occidentale de l'Ukraine) ni dans la dissolution des
nations (à l'exemple de l'UE). C'est la
recherche d'une voie médiane.
Ces
trois premières étapes sont des étapes de libération
les
suivantes sont des étapes de construction
La
voie médiane du holon
Cette
voie médiane peut être éclairée par le concept de holon,
développé par Arthur Koestler.
Un
holon est une entité qui est simultanément une totalité et une
partie. Appliqué à une nation, ce concept suppose que la nation
accomplit son propre processus d'individuation, soigne ses
traumatismes et exerce sa souveraineté — tout en reconnaissant son
interdépendance avec les autres nations.
Le
nationalisme exacerbé est un holon qui veut s'extraire de sa
condition de partie pour devenir un tout absolu et isolé. Le
centralisme bureaucratique de Bruxelles est un holon qui oublie qu'il
est lui-même composé de holons autonomes et tente de les dissoudre.
Les deux erreurs sont symétriques.
Cela
nous amène à l'idée d'une communauté européenne fondée sur le
souverainisme et la coopération comme on l'a vu dans la précédente
vidéo
Considérer
l’autre comme un égal
La
quatrième orientation porte sur la relation à l'autre — et sur la
nécessité de le considérer comme un égal.
Dépasser
la frontière entre « nous » et « eux » ne signifie pas effacer
les identités mais ne plus traiter l'autre comme ennemi ou
inférieur, le reconnaître comme un égal avec qui construire une
réalité commune.
Cela
implique de comprendre les besoins de l'autre, de restaurer le
dialogue et la diplomatie — comme le rapport Tagliavini de 2009 sur
le conflit géorgien recommandait déjà de rétablir les liens
diplomatiques de l'Europe avec la Russie. Il n'y a pas de vérité
absolue et unilatérale, il n'y a pas de pensée unique. C'est par la
diplomatie que l'on construit une vision cohérente et partagée de
la réalité. Et c'est par la coopération que l'on peut envisager un
développement mutuel — ce que Kalypso Nicolaidis a théorisé sous
le nom de demoicracy, une Europe des peuples en relation.
Subsidiarité
active adaptée à l’identité européenne
Cette
subsidiarité active, comme on l'a abordé dans la septième vidéo,
pourrait aussi concerner le cœur anthropologique et archétypal de
l'Europe.
À
partir du moment où les nations européennes ont pacifié leurs
émotions perturbatrices résiduelles, ont transcendé la séparation
entre « nous » et « eux », sans tomber ni dans le nationalisme
fermé ni dans la dissolution, une dynamique relationnelle et
énergétique pourrait émerger entre les quatre archétypes jungiens
— Senex, Puer, Masculin, Féminin — eux-mêmes en résonance avec
les quatre systèmes familiaux que l'on retrouve dans l'aire
européenne, comme l'a montré Emmanuel Todd.
Transformer
les institutions qui cristallisent la séparation
En
France, les forces politiques sont divisées entre les extrêmes
(extrême gauche, extrême droite, extrême centre). Il s'agit de
réinstaurer un dialogue, tout en sortant d'une logique de
confrontation et cela peut passer par la construction de nouvelles
institutions comme par exemple le modèle de la double-démocratie,
de manière à
favoriser
un dialogue entre les forces politiques et la société civile
obliger
des forces politiques opposées à co-construire, en mettant les
symboliques d'ordre du masculin et du féminin à égalité
d'importance
Orienter
l’énergie collective vers la 3ème mutation
A
partir du moment où les émotions perturbatrices ont été libérées
et dépassées au décours du processus d'individuation, l'énergie
collective peut s'orienter vers les enjeux fondamentaux de la
troisième mutation,
Le
premier est le développement d'un espace de paix et de sécurité
fondé sur la Communauté de sécurité que nous avions explorée
dans la septième vidéo. Le deuxième est le retour du respect du
droit international, sans lequel aucune architecture de paix n'est
possible.
Le
troisième est la multipolarité ET l'interdépendance — accepter
que le monde ne soit plus unipolaire et que l'Europe retrouve une
voix propre au sein de ce concert. Et le quatrième, enfin, est la
conjonction de la science et de la conscience — réunir les savoirs
tournés vers la matière et ceux tournés vers l'esprit :
psychologie, philosophie, spiritualité. C'est précisément ce que
cette série de vidéos a tenté de faire.
La
dynamique d'individuation collective à l'échelle de l'Europe est
bloquée, entravée par des nations européennes et une Union
Européenne toujours prisonnière des émotions perturbatrices. Elle
est bloquée par les institutions, par les partis politiques
existants qui restent dans la logique de la seconde mutation et du
conflit des opposés.
Du
fait de l'effondrement de l'UE, sur le plan économique et moral, la
période est cependant propice à la transition vers la 3ème
mutation. Ce processus appelle à l'émergence de nouveaux mouvements
politiques et citoyens porteurs de ce nouveau paradigme. Ce chemin
est nécessairement long, comme les traumatismes qui se transmettent
sur plusieurs générations, et leur dépassement s'inscrit lui aussi
dans le temps long, en commençant par l'individuation de chacun
d'entre nous