Pour une approche psycho-socio-politique de l'Europe
Pourquoi
une approche transdisciplinaire
Les
six vidéos précédentes ont porté un regard critique sur la
trajectoire de l'Union européenne — ses objectifs affichés et ses
objectifs cachés, son bilan économique et géopolitique, ses
occasions manquées, son évolution progressive vers ce qu'Andrew
Lobaczewski appelait une pathocratie. Le descriptif se trouve à la
fin de cette vidéo.
Cette
fois, nous allons changer de registre. Non pas abandonner le regard
critique, mais chercher à comprendre pourquoi les choses se sont
passées ainsi — en mobilisant des outils que l'on convoque
rarement en géopolitique — et surtout tenter d'esquisser ce que
l'Europe aurait pu être, et pourrait encore devenir, si elle
acceptait de s'engager dans un vrai travail sur elle-même.
La
démarche est résolument transdisciplinaire. Elle ne prétend pas à
l'objectivité académique conventionnelle. Elle croise
l'anthropologie, la psychologie analytique et la psychologie
politique.
Les
outils de l'approche transdisciplinaire
Pourquoi
mobiliser des outils aussi différents que les systèmes familiaux
d'Emmanuel Todd, le processus d'individuation de Carl Gustav Jung,
les travaux de Vamik Volkan sur la psychologie des grands groupes,
les concepts de Kalypso Nicolaïdis sur la Demoïcracy, la communauté
de sécurité de Karl Deutsch, ou encore la double-démocratie de
Philippe Court-Payen ?
Parce
que les crises européennes ne sont pas seulement des crises
politiques ou économiques. Elles révèlent des dynamiques plus
profondes — des mécanismes collectifs qui font étrangement écho
à des mécanismes que la psychologie a identifiés à l'échelle
individuelle : la projection, le clivage, le déni, l'incapacité à
l'autocritique, la fabrication d'un ennemi extérieur pour éviter de
se regarder soi-même.
Cette
approche a d'abord été esquissée dans un livre publié en 1993,
"Psychanalyse et ordre mondial", co-écrit avec Philippe
Court-Payen. Elle a été poursuivie et enrichie depuis sur le site
changerhumaniser.fr. Cette vidéo en constitue la mise à jour la
plus récente et la plus aboutie.
La
spécificité de l'Europe : quatre systèmes familiaux exogames
Pour
comprendre l'Europe, il faut commencer par ce qui la rend unique au
monde.
Emmanuel
Todd a montré que l'Europe est le seul espace au monde où
coexistent quatre systèmes familiaux exogames distincts. L'exogamie
— le fait de se marier en dehors de son groupe proche — est
précisément ce qui a permis, au fil des siècles, un processus de
différenciation. C'est de cette différenciation qu'ont émergé les
nations européennes avec leurs traditions, leurs cultures, leurs
systèmes économiques, politiques et religieux propres. Ces quatre
systèmes sont : la famille nucléaire absolue, typique de
l'Angleterre et des pays anglo-saxons ; la famille nucléaire
égalitaire, caractéristique du bassin parisien ; la famille
souche, dominante en Allemagne, en Autriche ; et la famille
communautaire exogame, présente en Russie, et dans une partie de
l'Europe centrale comme en Serbie
Chaque
système familial engendre des prédispositions culturelles, des
façons naturelles de concevoir l'autorité, l'égalité, la relation
à l'État, à l'individu, à la communauté. Mais chaque système
possède aussi des dérives potentielles, les pathologies qui
surgissent quand ses tendances profondes ne sont pas conscientisées
et régulées.
Les
dérives historiques de chaque système familial
La
famille nucléaire égalitaire a basculé dans la Terreur
révolutionnaire.
La famille communautaire exogame a engendré le
totalitarisme collectiviste stalinien.
La famille souche a dérivé
vers la hiérarchie raciale du nazisme.
Et la famille nucléaire
absolue a produit ce que les Américains appellent le "Manifest
Destiny" — cette conviction messianique d'être une nation
élue, porteuse d'une mission civilisatrice universelle.
Ce
dernier point mérite qu'on s'y arrête
Le
Manifest Destiny et le monde contemporain
Les
États-Unis se définissent comme "la nation indispensable"
— celle qui doit propager ses valeurs dans le monde entier. Cette
conviction, renforcée par la chute de l'URSS en 1991 et le mythe de
la "fin de l'histoire", puis par les attentats du 11
septembre 2001, a structuré toute la politique étrangère
américaine depuis le moment unipolaire, après la chute de l'URSS.
Elle
produit une lecture du monde fondamentalement manichéenne : d'un
côté le "bien", incarné par le modèle occidental
néolibéral. En opposition à ce modèle, on trouve des pays qui ont
des valeurs différentes, comme la Chine et la Russie, structurées
sur la famille communautaire exogame, ou encore comme le monde
arabo-musulman structurés sur la famille communautaire endogame
L'ombre
et le processus d'individuation
Qu'est-ce
que le processus d'individuation chez Jung, et pourquoi est-il
pertinent pour analyser les civilisations ?
Après
avoir développé sa personnalité, vers le milieu de la vie, entre
35 et 45 ans, se pose inévitablement la question de la confrontation
aux côtés refoulés de sa personnalité. Ce que Jung appelle
"l'ombre", c'est l'ensemble de ce que nous avons rejeté en
nous-mêmes — nos peurs, nos contradictions, nos violences
intérieures, les traumatismes anciens, tout ce qui nous est trop
douloureux à regarder en face.
Soit
l'ombre est toujours projetée sur l'autre. Au lieu de me confronter
à ma propre agressivité, j'accuse l'autre d'être agressif. Au lieu
d'examiner mes propres erreurs, je désigne un coupable extérieur.
C'est un mécanisme qui à long terme, risque de conduire à la
pathologie : somatique, psychique, ou relationnelle.
Soit
débute un travail sur soi — sur son passé, ses traumatismes, les
émotions refoulées, ses zones d'ombre — pour les intégrer et
s'en libérer plutôt que de les fuir. Cette descente à l'intérieur
de soi, dans les profondeurs de la psyché, correspond symboliquement
à un processus d'endogamie symbolique, une étape transitoire pour
permettre une expansion de la conscience et une relation authentique
à l'autre.
Les
mécanismes collectifs de projection
On
retrouve dans le discours politique ces mêmes mécanismes. On
diabolise la Russie — le chancelier allemand Merz affirmant qu'elle
a atteint "le plus profond niveau de la barbarie". Les
États-Unis se définissent comme le "bien" contre le "mal"
incarné par l'Iran, tandis que l'Iran qualifie les États-Unis de
"grand Satan". On retrouve donc un recours systématique au
lexique manichéen du "bien" contre le "mal", la
déshumanisation de l'adversaire qualifié de "barbare",
l'incapacité à l'autocritique, à examiner sa propre responsabilité
dans un conflit.
Cette
lecture ne laisse pas de place à la nuance, à la compréhension de
l'autre, à la reconnaissance de sa propre part de responsabilité
dans les conflits.
Tous
ces mécanismes — projection, clivage, déni — sont similaires à
ceux que Jung a identifiés à l'échelle individuelle, et que
plusieurs chercheurs comme Vamik Volkan et René Girard ont depuis
théorisés à l'échelle collective.
Le
processus d'individuation et les besoins humains
Le
processus d'individuation s'inscrit dans le cadre des besoins
spirituels de l'être humain — au sommet de la pyramide de Maslow.
Ces besoins spirituels correspondent à un travail sur son propre
esprit, apprendre à reconnaître les émotions enfouies, à s'en
libérer, pour permettre un élargissement de la conscience, une
ouverture à l'autre. C'est aussi la quête de sens, se forger une
éthique de vie. L'intégration de l'ombre vise précisément à
favoriser cette croissance de la conscience. En commençant par une
meilleure compréhension du fonctionnement
de notre esprit, reconnaître nos émotions, se libérer de nos
démons intérieurs, et développer des qualités d'ouverture à
l'autre, d'amour et de compassion
Ces
besoins spirituels complètent des besoins plus immédiats
le
besoin de sécurité, de protection et de justice — que l’on
pourrait associer à l'archétype du Senex le besoin de
liberté, d'indépendance et d'autonomie, lié à une dimension
symbolique masculine le besoin d'exprimer sa
créativité, lié à l'archétype du Puer ;
et le besoin d'affection, de partage et de relation à l'autre, lié
à une dimension symbolique féminine.
Les
États-Unis et la fuite en avant dans l'hubris
Les
États-Unis illustrent de manière particulièrement nette ce que
peut produire un refus de se confronter à sa propre ombre.
Maintien
à tout prix de l'hégémonie, guerres par procuration, changements
de régime par la force, refus d'un monde multipolaire : la
trajectoire américaine depuis 1991 est celle d'une puissance qui
refuse d'accepter la transformation du monde. Disparition progressive
du droit international — dès 1999 avec la guerre contre la Serbie,
puis en 2003 avec l'Irak — loi du plus fort, guerres déclenchées
en pleine négociation diplomatique.
Et
cette trajectoire s'accélère. Le dernier acte en date est la guerre
déclenchée par les États-Unis contre l'Iran fin février 2026 avec
même l'intention de renvoyer ce pays à l'age de pierre. L'Iran est
un carrefour géopolitique majeur, un partenaire central des BRICS.
S'en prendre à l'Iran, c'est aussi, indirectement, contester la
montée en puissance de la Chine, perçue comme la principale menace
à l'hégémonie américaine.
La
réconciliation franco-allemande : un processus inachevé
Venons
en maintenant à l'Europe. Le couple franco-allemand est présenté
depuis des décennies comme le moteur de la construction européenne,
le symbole vivant de la réconciliation entre d'anciens ennemis. Il
faut regarder cela de plus près.
De
la CECA en 1951 – avec les frictions sur le réarmement allemand et
l'échec de la CED, au Traité de l'Élysée en 1963 — avec son
ajout de dernière minute sous la pression américaine qui en a
limité la portée — des frictions autour de la réunification
allemande en 1989 aux désaccords sur la Yougoslavie avec la
reconnaissance de la Croatie par l'Allemagne, en passant par les
tensions permanentes sur la monnaie unique, le marché de
l'électricité, le char du futur et l'avion du futur — la liste
des frictions franco-allemandes est longue. .
L'Allemagne
n'est pas un partenaire pleinement souverain. Elle est
structurellement alignée sur les États-Unis. On pourrait considérer
que le côté hiérarchique de la famille souche — qui valorise la
subordination acceptée à une autorité légitime — trouverait une
forme de cohérence psychologique à se soumettre à une puissance
qu'elle reconnaît comme dominante, et qui est elle-même structurée
sur des valeurs inégalitaires. Qui plus est, ces deux pays partagent
un destin commun dans la lutte contre le communisme.
L'achat
des F-35 américains pour rééquiper l'armée allemande, au lieu de
développer des alternatives européennes, est le symbole le plus
flagrant de cet alignement.
La
réconciliation franco-allemande est donc plus une coexistence
adaptative — au sens de Volkan — plus une réconciliation abordée
par le haut à travers des traités, qu'une réconciliation accomplie
par un processus de travail en profondeur.
La
nécessité d’un travail en profondeur
Pour
qu'une vraie réconciliation ait lieu, il faut une intention sincère
des groupes eux-mêmes, une demande authentique, une volonté
politique claire et dénuée de toute ambivalence.
Les
groupes de dialogue développés par Vamik Volkan réunissent des
représentants des deux nations — diplomates, historiens,
psychanalystes, psychologues — pour travailler ensemble sur les
récits collectifs, les traumatismes, les humiliations, la part
d'ombre.
Ce
travail psychologique est indispensable. Il doit s'accompagner d'une
transformation des structures démocratiques et géopolitiques pour
assurer un cadre extérieur sain.
L'Union
européenne de 1984 à 2009 : les occasions manquées
Retraçons
rapidement la trajectoire de l'Union européenne depuis le milieu des
années 1980, à travers le prisme des occasions manquées.
En
1984, le projet Spinelli adopté par le Parlement européen proposait
une relance de la construction européenne par la coopération et le
principe de la subsidiarité ascendante. Il est écarté. En 1986,
l'Acte Unique fait le choix du marché, du néolibéralisme et de la
concurrence. Cette pensée unique, poursuivie des décennies durant
sans la moindre remise en question, ignore l'identité européenne
dans sa diversité.
En
1992, Maastricht poursuit cette logique avec une monnaie unique
plutôt qu'une monnaie commune. La subsidiarité descendante et la
monnaie unique imposent une uniformisation
En
1991, l'effondrement de l'URSS ouvre une fenêtre extraordinaire : la
possibilité d'un rapprochement avec la Russie, et d'une architecture
de sécurité commune. En 1995, l'UE se révèle l'impuissante à
régler le problème yougoslave, les accords de paix seront signés à
Dayton aux Etats-Unis. Et cette fenêtre se referme définitivement
avec la guerre de l'OTAN contre la Serbie en 1999 et la politique
américaine d'élargissement de l'OTAN vers l'Est — que la Russie
vit comme une menace existentielle. 2008 marque le dernier acte de
résistance (médiation française lors de la guerre de la Géorgie
contre l’Ossétie du sud, réticences européennes à une
intégration de l'Ukraine dans l'OTAN) avant une vassalisation
complète.
Enfin,
le refus du TCE en 2005 est contourné avec l'adoption du traité de
Lisbonne en 2009.
L'UE
refuse de se confronter à son ombre
Ce
qui frappe dans cette trajectoire, c'est la constance du refus.
L'Union européenne a refusé, depuis 1984, toute remise en question
sérieuse de ses politiques — économiques, géopolitiques,
institutionnelles.
Elle
a raté l'occasion du rapprochement avec la Russie. Elle a projeté
massivement son ombre sur la Serbie d'abord, sur la Russie ensuite.
Elle évolue inexorablement vers une fédéralisation centralisatrice
qui uniformise et efface les identités nationales (subsidiarité
descendante de Maastricht). Elle refuse d'admettre la réalité d'un
monde qui évolue vers la multipolarité.
2009
marque une rupture entre les dirigeants et les peuples (traité de
Lisbonne). Et en refusant cette confrontation à son ombre, la
conception même de l'UE, défectueuse dès le départ, bascule
progressivement dans la pathologie.
Ce
que le psychiatre Andrew Lobaczewski appelait la pathocratie — un
système où des mécanismes pathologiques ont pris le contrôle des
structures de pouvoir, avec une volonté de nuire — décrit bien ce
qu'est devenue l'Union européenne.
L'UE
est dans le déni des causes de son effondrement, les politiques
menées de 1984 à 2009, poursuivies sans aucune remise en question.
L'UE œuvre contre l'intérêt de ses propres peuples.
Elle
a perdu la maîtrise de son destin et accepte de payer pour les
intérêts américains, alors même que les États-Unis cherchent à
empêcher l'Europe de s'affirmer comme une puissance autonome. Les
nations sont soumises aux marchés financiers. La volonté de
contrôle et d'asservissement risque de conduire à la disparition
des nations. Dans
la logique perverse d'une pathocratie, l'étape ultime serait
d'engager l'UE dans une guerre frontale et totale contre la Russie.
L'UE
s'est construite sur les valeurs de la famille nucléaire absolue —
le néolibéralisme et le libre-échange — avec des renforcements
successifs depuis 1986, jusqu'à devenir étroitement liée à l'OTAN
et totalement alignée sur les États-Unis depuis 2008. L'intégration
de la Pologne et des Pays baltes, des pays russophobes, a encore plus
accentué cette dynamique.
Il
y a là une perte profonde de l'identité européenne — une perte
symbolique de l'équilibre entre les différentes composantes de
l'Europe, au détriment de trois des quatre pôles familiaux.
Au
détriment des valeurs de la famille communautaire exogame, avec la
guerre de l'OTAN contre la Serbie puis contre la Russie via
l'Ukraine. L'évolution vers une militarisation de l'UE provoquera
des coupes sociales.
Au
détriment des valeurs de la famille nucléaire égalitaire, avec
l'effondrement des dépenses d'investissement — ce qui correspond
symboliquement à l’archétype du Puer.
Et
au détriment des valeurs de la famille souche, avec des États
impuissants placés sous la coupe des marchés financiers ou le
poids de la bureaucratie européenne.
La
Russie depuis 1986 : l'amorce d'une confrontation à l'ombre
La
question de la Russie mérite qu'on s'y arrête avec soin, car c'est
peut-être l'occasion manquée la plus lourde de conséquences. Entre
1986 et 1999, la Russie a amorcé une confrontation à sa propre
ombre. Les crimes de Staline ont été révélés au grand jour et
l'échec du communisme a été reconnu. La Russie a renoncé à sa
prétention hégémonique. Elle a accepté — au prix d'une
souffrance sociale immense — la thérapie de choc néolibérale,
pourtant profondément inadaptée à sa structure familiale
communautaire exogame. Et elle s'est montrée désireuse d'intégrer
l'espace européen, et même de rejoindre l'OTAN.
Les
cérémonies du 50ème anniversaire du Conseil de l'Europe en 1999
En
mai 1999, des cérémonies étaient prévues pour le 50ème
anniversaire du Conseil de l'Europe. Elles devaient symboliser
l'intégration de la Russie dans la communauté européenne.
L'année
avait été placée sous le signe de "la sécurité
démocratique", dans la perspective d'inclure la Russie dans un
espace de sécurité commune. Le thème "L'Europe, un patrimoine
commun" devait montrer les liens culturels et historiques entre
Russes et Européens de l'Ouest. Des plants d'orchidée cymbidium —
symbole de l'amitié, de la morale et du respect, connus pour la
longévité exceptionnelle de leur floraison — devaient être remis
à tous les États membres, y compris la Russie. Et un timbre
commémoratif devait marquer symboliquement l'entrée de la Russie
dans le club européen, et la réunification du continent.
La
confrontation à l'ombre en Russie : un processus violent et imposé
Il
faut ici rappeler que la confrontation à l'ombre, en Russie, s'était
faite dans des conditions extrêmement difficiles — imposée de
l'extérieur, dans un contexte de chaos post-soviétique. Par
analogie avec la psychologie individuelle, c'est comparable à une
confrontation brutale à l'inconscient susceptible de provoquer une
psychose.
Déclenchée
dans ce contexte de chaos, la première guerre de Tchétchénie entre
1994 et 1996 relevait moins d'un impérialisme délibéré que d'une
réaction chaotique d'un État qui peinait à se maintenir. Le
pouvoir sous Eltsine était lui-même dans un état de
déstructuration avancé.
Le
processus était donc fragile, douloureux, inachevé — mais réel.
Cependant, la demande de la Russie
pour un partenariat stratégique profond a été systématiquement
écartée par l'Occident
Ce
processus d'ouverture russe s'est heurté à une succession
d'attitudes occidentales qui ont sonné comme autant de fins de
non-recevoir.
La
guerre contre la Serbie en mars 1999 — alliée traditionnelle de la
Russie — et l'extension de l'OTAN perçue comme une atteinte
directe à la sécurité russe. Le refus de créer un espace de
sécurité commune avec la Russie et de prendre en considération ses
demandes légitimes. L'installation de missiles en Pologne et en
Tchéquie en 2002. Une nouvelle extension de l'OTAN en 2004.
L'intention d'intégrer l'Ukraine et la Géorgie dans l'OTAN en 2008.
L'implication de la CIA lors des événements de Maïdan en 2014. Et
finalement, l'incapacité de la France et de l'Allemagne à faire
respecter les accords de Minsk qu'elles avaient pourtant co-signés.
Comme Angela Merkel l'a reconnu, il fallait donner du temps à
l’Ukraine pour qu’elle se réarme avec l'aide de l'OTAN
Pour
revenir au 50ème anniversaire du conseil de l'Europe en 1999, Offrir
un plant de cette orchidée cymbidium à la Russie en pleine guerre
de l'OTAN contre la Serbie a été vécu par la Russie comme une
trahison et un symbole d'hypocrisie.
Poutine
arrive au pouvoir en mars 2000, porté par la réactivation d'une
blessure collective profonde — l'humiliation de l'effondrement
soviétique — et par la volonté de restaurer la fierté russe. Le
côté autoritaire de la famille communautaire exogame favorisant un
régime autoritaire, les conditions étaient réunies pour ce
retournement.
En
2007, le discours de Munich marque le point de rupture assumé. La
Russie se tourne alors vers la Chine pour construire les BRICS en
2009 — choisissant, par défaut, un partenaire culturellement bien
plus éloigné que l'Europe. Ce retournement dit tout de l'occasion
manquée : c'est l'Europe, partenaire culturellement le plus proche
de la Russie, qui a rendu ce choix inévitable.
L'occasion
manquée du rapprochement avec la Russie n'est pas seulement
géopolitique — elle est aussi et surtout psychologique.
L’Europe
a été touchée par le terrorisme islamiste entre 2004 et 2017. Mais
entre 1991 et 1999, l'Europe n'était soumise à aucune menace
extérieure sérieuse. C'était donc le moment idéal pour qu'elle
se confronte à sa propre ombre — notamment aux valeurs de la
famille communautaire exogame qu'elle avait rejetées depuis 1984 au
profit de la concurrence et du marché. Mais l'UE a persisté à
refouler ces valeurs. Le besoin de projection a fini par fabriquer
l'ennemi qui manquait.
L'ennemi
extérieur a dû être construit. La Serbie, alliée traditionnelle
de la Russie, structurée elle aussi sur la famille communautaire
exogame, en a été la première cible. Les atrocités croates ont
été minimisées. Milosevic a été progressivement transformé en
figure du mal absolu, le "nouveau Hitler", ce qui a rendu
impossible tout traitement diplomatique nuancé du conflit.
Approche
réaliste et approche idéaliste
Cette
situation nous amène à distinguer deux niveaux de réalité, deux
approches qui correspondent à deux stades différents du processus
d'individuation.
Avant
l'intégration de l'ombre, c'est la loi du plus fort, la compétition
entre puissances, la disparition du droit international en Serbie,
Irak, Libye, Iran (par l'OTAN et/ou les Etats-Unis), ou en Ukraine
par la Russie. C'est aussi vouloir imposer des "valeurs
occidentales" au reste du monde, avec une lutte du "bien"
contre le "mal" au risque d'une position cynique. En
géopolitique, l'école réaliste décrit cette position.
Après
intégration de l'ombre : il s'agit d'affirmer sa puissance mais
sans volonté hégémonique, se libérer
d'un ethnocentrisme occidental
(aucune civilisation ne peut prétendre détenir une vérité
universelle).,
réformer
le Conseil de sécurité, respecter la charte des Nations-Unies et
le droit international de manière à préserver les générations
futures du fléau de la guerre.
L'effondrement
moral de l'UE
L'Union
européenne prétend adopter une position vertueuse, défendre des
valeurs, les droits de l'Homme et le droit international. Mais en
février 2026, les États-Unis ont commis en Iran exactement ce que
l'UE reproche à la Russie en Ukraine — une violation flagrante du
droit international.
En
ne condamnant pas cette attaque, sauf de rares exceptions comme
l'Espagne, l'UE montre qu'elle ne combat pas pour le droit. Les
règles qu'elle défend ne sont que des instruments de domination,
appliqués sélectivement.
C'est
donc pour l'UE une perte de crédibilité morale — une trahison de
l'idéal européen qui provoque une perte de confiance supplémentaire
des populations envers leurs dirigeants. Après l'effondrement
économique, c'est le déclin moral d'une civilisation qui se
profile. L'UE n'est plus à la hauteur de ses idéaux.
Le
double standard dans les conditions d'adhésion
On
retrouve cet effondrement moral dans les conditions d'adhésion à
l'UE elles-mêmes.
Les
exigences concernant la mémoire historique sont très fortes pour la
Serbie, mais modérées pour la Croatie. Elles sont pratiquement
absentes pour l'Ukraine —
malgré
la glorification officielle de Bandera, considéré comme criminel de
guerre par la Pologne ; malgré la question des minorités
hongroise, roumaine et russophone ; malgré
la législation de 2019 sur la langue ukrainienne ;
malgré la banalisation de certains
symboles du nationalisme radical.
Ce
double standard n'est pas une erreur conjoncturelle. C'est le signe
répété d'une Europe structurellement clivée, qui projette son
ombre selon une logique inconsciente et répétée.
Face
à cet effondrement global, les nations européennes se trouvent à
la croisée des chemins.
Le
maintien de l'Union européenne : l'accélération de l'effondrement
Le
premier chemin consiste à maintenir l'Union européenne telle
qu'elle est.
Dans
ce cas, il faut s'attendre à une accélération de l'effondrement en
cours — du fait des politiques menées depuis 1984 sans la moindre
remise en question avec les choix institutionnels (Acte Unique,
Traité de Lisbonne), les choix économiques (pensée unique,
néolibéralisme, libre-échange, destruction de la petite
paysannerie et de la santé, désindustrialisation, multiples pertes
d'autonomie), les choix géopolitiques (le rejet de la Russie entre
1991 et 1999) .
Cet
effondrement correspond à un Soi destructuré, symboliquement le
dieu Mercure sous son aspect négatif, le dieu des menteurs avec la
propagande, le dieu des voleurs avec la crise de 2008, l'emprise des
marchés financiers sur les États, le biopouvoir au sens de Foucault
suite à la crise de la Covid 19, la perte de sens et le nihilisme.
C'est un processus de déshumanisation.
Se
libérer de l'Union européenne pathologique : le spectre des options
Le
second chemin consiste à se libérer de cette Union européenne
pathologique. Et là, plusieurs options se dessinent.
À
une extrémité, le nationalisme fermé sur lui-même, le repli
identitaire — dont le nationalisme d'extrême droite de l'Ukraine
occidentale offre un exemple inquiétant des dérives possibles.
À
l'autre extrémité, le fédéralisme à subsidiarité descendante —
c'est précisément ce qu'est devenue l'UE actuelle.
Entre
les deux, plusieurs voies intermédiaires : d’un côté le
souverainisme avec des coopérations à la carte ou bien une
confédération où les États gardent le dernier mot
de
l’autre côté la vision du traité Spinelli basé sur la
coopération et la subsidiarité ascendante
La
voie du milieu serait une communauté européenne fondée sur la
subsidiarité ascendante, le respect des nations, une monnaie commune
et non unique, une souveraineté européenne avec un protectionnisme
adapté selon les normes sociales et environnementales, et une
acceptation de la confrontation à son ombre pour accompagner la
transition vers la troisième mutation.
Du
processus d'individuation à l'échelle d'une nation
Ce
que le processus d'individuation signifie à l'échelle d'un individu
— sortir de la dépendance, accepter son passé, se respecter et
devenir ce que l'on est en vérité, développer une relation
authentique à l'autre — peut être transposé à l'échelle d'une
nation.
Pour
une nation, cela signifie : se libérer d'un deuil pathologique
collectif (Volkan); intégrer son passé (les guerres, les
traumatismes, les humiliations) ; Accepter que l'autre puisse avoir
raison, reconnaître ses propres torts. affirmer sa souveraineté,
construire des relations de bon voisinage avec les Etats proches
Deux
logiques de construction européenne
L'Union
européenne s'est construite selon une logique descendante. On crée
d'abord les traités, on contraint les pays à s'y conformer pour
adhérer, le pouvoir vient d'en haut et s'impose vers le bas. Le
résultat est une uniformisation progressive qui efface les identités
nationales et contourne les peuples — comme le résultat du
referendum de 2005 en a fourni l'illustration la plus criante.
La
Communauté européenne inverse radicalement cette séquence. On ne
décrète pas une Communauté par un traité. Elle se construit par
un processus. Ce processus commence par un travail que les nations
font sur elles-mêmes — sur leur propre ombre. C'est de cet
engagement sincère et démontré que naît un projet commun, dont
les institutions ne sont que l'expression ultérieure. C'est une
logique de maturité — et non de conformité.
La
confrontation à l'ombre comme préalable
Que
signifie concrètement, pour l'Europe, "se confronter à son
ombre" ? Cela signifie accepter un travail sur le passé,
reconnaître les erreurs commises depuis 1984, tant sur le plan
institutionnel, économique et géopolitique. Cela signifie ensuite
accepter la perte de pouvoir après cinq siècles de domination du
monde. Renoncer à contrôler les États et les peuples par le biais
de structures centralisatrices avec une subsidiarité descendante.
Cesser de se percevoir comme l'incarnation du "bien".
Déconstruire la diabolisation de l'autre — ce que Pierre Conessa
appelle la "fabrique de l'ennemi". Affirmer sa
souveraineté, son unité géostratégique et son identité se
libérer de la position de vassal vis à vis des Etats Unis; et
dialoguer authentiquement avec les autres cultures et civilisations,
non plus comme puissance dominante mais avec un esprit de coopération
Les
pays qui ne souhaitent pas s'engager dans leur propre travail
s'excluent d'eux-mêmes de cette communauté.
Cette
Communauté européenne devrait se fonder sur une éthique que l'on
peut décliner en plusieurs points :
vision
juste et globale (et non une vision parcellaire et unilatérale comme ne
considérer que la position occidentale sur le conflit ukrainien
intention
juste (et non des intentions cachées, comme la volonté américaine de
séparer l'Europe de la Russie comme cela a été écrit par
Brezinski)
diplomatie,
besoins (et non un discours manichéen, le bien contre le mal ou la
propagande)
créer
un espace de sécurité (et non les sabotages de négociations de paix)
un
développement mutuel par la coopération (et on la prédation ou des sanctions
unilatérales comme celles décidées par les Etats unis de façon
unilatérale)
persévérance
(et non un relâchement pendant les temps heureux qui risque de conduire au
retour d'une pathocratie)
vigilance
(et non ne pas être capable de déceler rapidement les signes d'une
pathocratie débutante)
Sens
(et non le matérialisme et le nihilisme) la question du sens est en lien avec
la naissance de la physique quantique qui signe l'entrée dans la
troisième mutation, Le principe de non séparabilité implique que
la séparation radicale entre États est une illusion de même nature
que la séparation entre des particules intriquées. Ce qui ramène à
la vision de l'interdépendance, et l'impossibilité d'assurer sa
sécurité sans tenir compte de l'autre.
Prendre
en compte l'identité européenne
Une
Communauté européenne digne de ce nom devra reconnaître et
intégrer consciemment sa propre diversité — ce que les travaux de
Todd permettent de conceptualiser comme une quaternité, une
organisation dynamique des différences et des complémentarités
entre les quatre pôles familiaux.
Des
États pourraient ainsi créer une Communauté européenne sous la
forme d'une communauté pluraliste d'États souverains distincts, une
"pluralité ordonnée" — pour reprendre la formulation de
Mireille Delmas-Marty. Les institutions devraient refléter la
structure polycentrique de l'Europe, en se basant sur une
subsidiarité ascendante et sur le principe de la conjonction des
opposés. C'est ce que l'on retrouve dans le concept développé par
Philippe Court-Payen de la double-démocratie.
L'architecture
institutionnelle : la double-démocratie
Philippe
Court-Payen a développé un concept institutionnel original — la
double-démocratie — qui cherche à refléter la structure
polycentrique de l'Europe. Voici comment on peut en dessiner les
grandes lignes.
L'architecture
repose sur une dyarchie horizontale : deux pouvoirs de la Communauté,
distincts et complémentaires. Le premier est lié à une symbolique
féminine — il couvre la culture, l'écologie, l'enseignement, la
promotion de la santé. Le second est lié à une symbolique
masculine — il couvre l'économie, le commerce, l'agriculture, la
diplomatie, les transports.
Ces
deux pouvoirs sont constitués de représentants issus des parlements
nationaux, avec un mandat de six ans renouvelable par tiers — pour
assurer la continuité sans immobilisme. Ce lien direct avec les
parlements nationaux permet de mieux connecter l'Europe et les États,
à l'inverse du système actuel où les parlementaires européens
perdent tout lien avec leur base nationale.
À
ces deux pouvoirs s'ajoutent une chambre de la société civile —
combinant les fonctions d'un Sénat, d'un CESE et d'un Comité des
régions — dont les représentants sont tirés au sort parmi les
membres des CESE nationaux, également sur des mandats de six ans
avec renouvellement par tiers. Le tirage au sort brise la logique de
cooptation et ouvre la représentation à des profils que les partis
politiques ne font jamais émerger. Des assemblées citoyennes
locales et un référendum d'initiative citoyenne au niveau national
complètent ce dispositif participatif.
Trois
médiateurs assurent les fonctions de régulation et de contrôle. Le
médiateur Puer, chargé de garantir le pluralisme des médias et de
soutenir la recherche et l'innovation. Le médiateur Senex, gardien
du dialogue entre les différentes traditions juridiques et d'une
vision à long terme. Et le médiateur Mercure, responsable de la
monnaie commune.
Un
comité d'éthique veille au respect de la pensée complexe dans
toutes les expertises — économique, sanitaire, climatique,
géopolitique — pour éviter qu'une école de pensée unique
n'impose sa vision.
Enfin,
une Commission exécute les décisions de ces pouvoirs — elle ne
les précède plus, elle les suit. C'est là tout le renversement par
rapport à la logique actuelle.
La
Demoïcracy
Kalypso
Nicolaïdis propose avec le concept de Demoïcracy une voie
intermédiaire entre le repli identitaire et le fédéralisme
uniformisateur — qui rejoint la vision de la communauté
européenne.
La
Demoïcracy reconnaît les différentes identités nationales comme
une richesse à préserver, et non comme un obstacle à supprimer.
Elle appelle à la création d'un espace public européen avec de
vrais partis politiques européens et des débats transnationaux,
mais sans risque de domination d'une culture ou d'une nation sur les
autres. Elle fonctionne selon une subsidiarité ascendante avec une
organisation horizontale et polycentrique du pouvoir. Et elle
développe une subsidiarité active pour faciliter la connexion, la
coordination et la coopération entre les unités nationales — sans
les fondre dans un moule unique.
Le
Soi et la pluralité ordonnée
Cette
notion de pluralité ordonnée résonne directement avec le concept
jungien du Soi.
Le
Soi chez Jung est un archétype ordonnateur qui permet
l'accomplissement de soi, la quête de sens, l'ouverture de la
conscience. Il est un régulateur entre les opposés, représenté
symboliquement dans la mythologie par le dieu Mercure, dans sa
version différenciée, le messager des dieux, le médiateur entre
les contraires. D'où la notion de conjonction des opposés : entre
Senex et Puer, entre Anima et Animus.
On
peut ainsi relier de façon analogique la notion de conjonction des
opposés avec la subsidiarité active. La Communauté européenne ne
cherche pas à effacer les tensions entre ses pôles — elle cherche
à les articuler. C'est toute la différence entre l'uniformisation
et la pluralité ordonnée avec la subsidiarité active.
Affirmer
sa souveraineté
Une
telle Communauté européenne devra affirmer sa souveraineté sur
plusieurs plans essentiels.
Souveraineté
industrielle d'abord, en affirmant son autonomie, en protégeant les
entreprises stratégiques au lieu de les brader. La
réindustrialisation se heurte cependant au problème de l'énergie,
qui devra être résolu.
Souveraineté
financière — avec la maîtrise de la dette et une monnaie commune
qui permette aux économies nationales de conserver une capacité
d'adaptation, à la différence de la monnaie unique actuelle.
Souveraineté
dans les échanges — avec un protectionnisme adapté, selon les
normes sociales et environnementales, qui permette de défendre les
productions européennes.
Et
souveraineté de défense — une défense indépendante, sans
subordination à une puissance étrangère, en abandonnant le rôle
de partenaire junior des États-Unis, avec une capacité à se
protéger sans pour autant nourrir une ambition hégémonique.
Contrôler
le complexe militaro industriel
Une
complémentarité dynamique des opposés
Sur
le plan économique et social, la Communauté européenne devra
mettre au même niveau les enjeux économiques, sociaux et
environnementaux — rompant avec la hiérarchie actuelle qui place
le marché au-dessus de tout.
Elle
devra développer l'investissement et la recherche — l'énergie
créatrice du Puer — dans une vision à long terme ancrée dans la
sagesse du Senex. Et elle devra le faire en s'appuyant sur la pensée
complexe, avec un comité d'éthique qui garantit le respect de tous
les courants de pensée dans toutes les expertises.
Elle
devra enfin construire un espace juridique commun qui intègre les
différences sans les effacer — pour reprendre la formulation de
Mireille Delmas-Marty : créer de la cohérence sans uniformiser.
C'est l'application de la pensée complexe au domaine juridique.
Une
communauté de sécurité
Karl
Deutsch a développé le concept de "communauté de sécurité"
— un espace où la guerre entre membres devient impensable parce
que les conditions qui la rendraient possible ont été transformées.
Dans
cet esprit, la Communauté européenne devrait se doter d'une cour
européenne de sécurité — composée de juges, de diplomates,
d'experts militaires, d'historiens, de journalistes, d'organisations
humanitaires, le tout sous contrôle parlementaire. Son objectif
serait de construire un espace de sécurité et de paix, de
développer la confiance mutuelle, de gérer les crises avant
qu'elles ne deviennent des guerres avec une médiation obligatoire.
Le
respect des règles implique un consentement structurel et permanent,
à la différence de la Cour permanente d'arbitrage. Elle pourrait
être saisie non seulement par les États et les collectivités
territoriales, mais aussi directement par les populations, via un
médiateur européen chargé de la défense des droits des peuples.
Cette
Cour européenne de sécurité
devrait combiner plusieurs fonctions : la protection des droits des
minorités et des peuples, une Chambre de réconciliation, la
détection précoce des tensions, et enfin l'arbitrage contraignant
des conflits.
La
société civile choisit parmi des juristes qualifiés
présélectionnés par des instituts et universités spécialisés.
Le mandat est unique et long, sans possibilité de reconduction.
Le
Médiateur Senex (une personne qui cumule une expérience longue des
processus de réconciliation) pourrait être le président
honorifique de cette Cour européenne de la paix sans pour autant
avoir une fonction de juge. Il serait également le garant de la
diversité de la représentation culturelle et géographique du
Comité d'éthique (ce dernier étant le garant du pluralisme des
savoirs et des courants de pensée).
Dialoguer
avec l'étranger
Une
Europe individuée serait enfin en mesure de dialoguer
authentiquement avec les autres civilisations.
Se
mettre à l'écoute des cultures qui structurent différemment le
rapport entre l'individu et la communauté, entre le temporel et le
spirituel. Comprendre les besoins de l'autre — le besoin de
sécurité de la Russie, que l'Europe a systématiquement ignoré ;
les aspirations des sociétés arabes et musulmanes.
Définir
les menaces et apprendre à les diminuer — à l'inverse de la
guerre américaine contre l'Iran, il s'agit de créer des ponts, de
comprendre les besoins de l'autre.
Une
Europe individuée ayant accompli ce retour sur elle même pourrait
alors offrir un espace de dialogue avec des civilisations structurées
sur d'autres logiques, en particulier le monde arabo-musulman
Communauté
européenne et paradigme de la troisième mutation
Cette
vision d'une Communauté européenne s'inscrit dans un horizon plus
large : le paradigme de la troisième mutation — se libérer du
matérialisme pour conjoindre science et conscience, réunir les
sciences tournées vers la matière et celles tournées vers l'esprit
(psychologie, philosophie, spiritualité), et engager un processus
d'humanisation de nos sociétés. Une communauté européenne
suppose donc une participation active des individus : apprentissage
dès l'école de la communication, de l'écoute et du dialogue,
développement des compétences psycho-émotionnelles et d'un esprit
critique, sensibiliser précocement au travail sur l'esprit ;
implication dans la vie de la cité, avec un équilibre entre la
poursuite de l'intérêt personnel et l'intérêt commun ; et une
formation radicalement différente des futurs dirigeants.
Une
architecture de sécurité plus large
Un
espace de sécurité commune serait créé entre la Communauté
Européenne, les autres pays européens, la Russie et la Turquie, au
sein d'une OSCE rénovée. Une cour d'arbitrage européenne aurait
une compétence préventive. Elle serait chargée de prévenir les
conflits, en particulier sur deux grandes lignes de fracture.
La
première concerne le lien à la Russie : Ukraine, Estonie, Moldavie,
Transnistrie, Kaliningrad. Elle reflète le rejet par l'UE des
valeurs de la famille communautaire exogame, d'où la projection de
l'ombre sur deux pays structurés sur cette famille — d'abord la
Serbie, puis la Russie à partir de 1999.
Comme
le montrent les cartes que nous avons sous les yeux, l'élargissement
progressif de l'OTAN — de 1949 à aujourd'hui — a transformé la
mer Baltique en zone de contrôle quasi total de l'Alliance.
Kaliningrad
est désormais potentiellement sous la menace d'un blocus. C'est une
poudrière qu'une architecture de sécurité commune aurait vocation
à désamorcer.
La
deuxième ligne de fracture et le cas de Chypre
La
Croatie et la Serbie se trouvent sur la ligne de fracture entre
empire romain d'Occident
et d'Orient.
On retrouve dans ce conflit la problématique du rejet par l'UE des
valeurs de la famille communautaire exogame perçues comme
incompatibles avec le néolibéralisme, ce depuis 1984 avec le rejet
de la coopération au profit de la concurrence en 1986
Le
traité de Maastricht avait promis la paix, mais s'est révélé
impuissant lors de la première crise yougoslave. D'où les accords
signées aux Etats-Unis à Dayton en 1995.
La
guerre en Yougoslavie éclate donc durant les négociations pour le
traité de Maastricht. Et il est curieux de constater qu'à la même
période de Dayton, suite à la crise de la vache folle, le
libre-échange de Maastricht est radicalement remis en question
La
question du Kosovo, soigneusement évitée à Dayton, a conduit à la
guerre de l'OTAN contre la Serbie. Avec sa forte population
musulmane, cela ramène à la frontière entre l'empire des Habsbourg
et l'empire ottoman. On retrouve ici la question de la coexistence
entre famille exogame et famille endogame.
L'Acte
Unique puis Maastricht ont construit une Europe structurellement
clivée, dont les conditions d'adhésion différenciées révèlent
une constante : fortes pour la Serbie, modérées pour la Croatie. Ce
double standard n'est pas conjoncturel — c'est le signe d'une
Europe qui projette son ombre selon une logique inconsciente.
A
l'inverse, suite au processus d’endogamie symbolique, une Europe
individuée aurait tissé des liens étroits avec la Russie et créé
un pont avec le monde arabo-musulman
Le
cas de Chypre illustre avec une clarté saisissante la perte de
souveraineté de l'UE dans sa propre politique étrangère. Le
Royaume-Uni a conduit des opérations militaires depuis ses bases
souveraines à Chypre lors de la guerre américaine contre l'Iran fin
février 2026, sans consulter ni Chypre ni l'UE. Il se trouve que
l'Iran a répliqué. Ainsi un territoire de l'Union européenne,
Chypre, a été exposé à des représailles sans avoir été informé
de l'opération britannique.
Conclusion
: un horizon, pas un programme
Cette
approche psycho-socio-politique de l'Europe s'inscrit dans une
démarche résolument transdisciplinaire, qui refuse de séparer ce
qui, dans la réalité, est profondément lié : les structures
anthropologiques, les dynamiques politiques et les processus
psychiques collectifs.
Le
processus d'individuation jungien constitue le fil conducteur de
cette analyse. Appliqué à l'échelle des civilisations, il permet
de comprendre pourquoi l'Europe ne peut faire l'économie d'une
confrontation à son ombre si elle entend jouer un rôle authentique
et cohérent dans le monde multipolaire qui se dessine.
La
guerre déclenchée par les États-Unis contre l'Iran fin février
2026 révèle un peu plus l'hubris d'une puissance hégémonique qui
refuse d'accepter la transformation du monde. Mais elle pourrait
aussi ouvrir une fenêtre — peut-être la dernière — pour que
l'Europe comprenne qu'elle doit faire le deuil de son rôle de
vassal, se libérer de l'ingérence américaine (et aussi, comme on
vient de le voir, britannique à Chypre) et commencer à se
confronter à sa propre ombre . Cela implique de reconnaître
publiquement les erreurs économiques et géopolitiques commises
depuis 1984 — ce qui suppose, pour les dirigeants actuels,
d'assumer la responsabilité des conséquences.
Sinon,
faudra-t-il en passer par un changement de dirigeants, un réveil de
la société civile, l'émergence de nouveaux partis politiques en
adéquation avec la transition vers la troisième mutation — voire
par des révoltes sociales ?
La
confrontation à l'ombre est un travail exigeant. Il aurait été
plus facile à entreprendre si l'UE n'avait pas dérivé depuis 1984.
À présent, ce processus prendra des décennies.
La
première étape concerne le couple franco-allemand. Il lui revient
de parachever ce que la réconciliation n'a fait qu'esquisser — de
passer de la coexistence adaptative à une vraie réconciliation en
profondeur. Cela nécessite un travail de longue haleine à l'échelle
des individus et des sociétés, et probablement un changement
radical de la classe politique.
La
deuxième étape, plus difficile encore, sera d'établir un dialogue
réel entre les valeurs de la famille nucléaire absolue et celles de
la famille communautaire exogame — et d'opérer un rapprochement
avec la Russie. La Russie n'est pas près d'oublier l'attitude des
pays européens. Pour les présidentielles de 2030, il existe un
risque réel qu'une personnalité bien plus tranchante succède à
Poutine.
La
troisième étape et la conjonction des opposés
La
troisième étape concerne la Turquie, la Grèce, et plus largement
la relation avec le monde arabo-musulman et l'Iran — le processus
d'endogamie symbolique qui permettrait d'ouvrir un dialogue
authentique avec ces civilisations.
L'intégration
de l'ombre ouvrira ensuite la voie vers le processus de conjonction
des opposés. C'est d'ici que devrait émaner la dynamique entre les
valeurs de l'archétype du Puer et du Senex, du masculin et du
féminin. Une telle Europe pourra alors coopérer pour des objectifs
communs — la lutte contre le cancer, le développement de
l'intelligence artificielle, le secteur de l'énergie, l'exploration
spatiale — et contribuer, depuis la singularité de son identité,
à l'humanisation des relations internationales.
La
troisième mutation et la pluralité ordonnée
La
troisième mutation, amorcée au tournant du XXème siècle avec la
première conférence internationale de la paix en 1899 et la
naissance de la physique quantique en 1900, ouvre précisément cet
horizon : la
conjonction des valeurs associées aux quatre systèmes familiaux de
l'aire européenne.
Le
concept de la double-démocratie de Philippe Court-Payen, la
pluralité ordonnée de Mireille Delmas-Marty mise en résonance avec
l'archétype jungien du Soi, offrent le cadre institutionnel et
symbolique d'une telle ambition. Elle suppose une Europe qui
cesse de s'uniformiser pour mieux se comprendre, qui cesse de dominer
pour mieux coopérer, qui accepte la complexité et la dynamique des
opposés comme condition de sa propre cohérence.
Ce
travail ne prétend pas offrir un programme applicable à court
terme. Son ambition est d'une autre nature : proposer une direction
cohérente qui donne sens aux étapes intermédiaires inévitables.
Lu
comme horizon, il devient un outil de discernement. Toute nouvelle
structure européenne mérite d'être évaluée à l'aune de cinq
questions simples :
Engage-t-elle
l'Europe dans un travail authentique sur son ombre ?
Renforce-t-elle
la souveraineté européenne ?
Respecte-t-elle
l'identité européenne dans sa diversité ?
Respecte-t-elle
la diversité des nations qui la composent ?
Assume-t-elle
sa complexité ?