L'ORGANISATION POLYCENTRIQUE DU CERVEAU

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Le cerveau humain a longtemps été décrit, à partir des travaux de Paul MacLean dans les années 1960, comme un empilement de trois structures apparues successivement au cours de l'évolution -- un "cerveau reptilien" archaïque dévolu aux fonctions vitales, un "cerveau limbique" siège des émotions, et un néocortex siège du raisonnement -- chacune agissant de façon relativement indépendante. Ce modèle, dit du "cerveau triunique", a longtemps servi de vulgarisation commode. Il est aujourd'hui considéré par les neurosciences comme obsolète : le tronc cérébral n'est pas propre aux reptiles, le système limbique n'est pas apparu avec les mammifères, et surtout, aucune de ces structures ne fonctionne isolément des autres.

Le modèle qui s'est imposé depuis repose sur des réseaux distribués plutôt que sur des centres localisés. Une fonction cognitive -- la mémoire, la décision, le langage, l'émotion -- n'habite pas une région précise du cerveau : elle émerge de la coordination entre de multiples populations de neurones dispersées dans le cortex, les structures profondes et le tronc cérébral, activées ensemble selon la tâche à accomplir. Une publication de référence parue dans la revue Science a ainsi proposé un véritable changement de paradigme : les fonctions cérébrales ne seraient pas localisées, mais constitueraient une propriété émergente de l'interaction entre zones, portée par le réseau de connexions lui-même plutôt que par les zones prises isolément. De la même façon, l'idée d'une latéralisation stricte entre un hémisphère gauche "logique" et un hémisphère droit "intuitif" -- popularisée dans les années 1970 à partir des travaux de Roger Sperry -- a été invalidée par l'imagerie cérébrale moderne : une étude de référence menée en 2013 sur plus de 1 000 sujets n'a trouvé aucune preuve d'une telle dominance hémisphérique globale. Une asymétrie fonctionnelle existe bien pour certaines tâches précises (le langage, par exemple, est le plus souvent traité préférentiellement dans l'hémisphère gauche), mais elle ne recoupe à aucun moment une opposition générale entre raison et intuition.

Ce que confirme en revanche ce nouveau modèle, c'est l'absence de tout centre de commandement unique. Le cerveau ne fonctionne pas comme une hiérarchie où une structure dirigerait les autres : c'est un système polycentrique, où de multiples pôles fonctionnels coexistent, en communication constante, sans qu'aucun ne subordonne durablement les autres -- chaque tâche mobilisant une configuration différente de ce même ensemble. C'est un système faiblement hiérarchisé, fait de sous-ensembles à la fois complémentaires et concurrents, en perpétuelle réorganisation.

Une structure qui éclaire un choix politique

Cette organisation polycentrique et faiblement hiérarchisée n'est pas propre au cerveau : c'est un principe d'organisation que l'on retrouve à d'autres échelles, y compris dans la réflexion sur la manière dont un ensemble politique peut articuler ses parties sans les subordonner à un centre unique.

Elle va à l'encontre du principe de subsidiarité descendante retenu par le traité de Maastricht, où c'est l'échelon supranational qui décide en dernier ressort de la répartition des compétences -- l'équivalent, en somme, d'un centre de commandement unique imposé à l'ensemble. Elle va en revanche dans le sens de deux notions déjà développées sur ce site : la subsidiarité active, telle que la conçoit Kalypso Nicolaïdis, qui vise à faciliter la connexion, la coordination et la coopération entre unités souveraines sans les fondre dans un moule unique, et la pluralité ordonnée de Mireille Delmas-Marty, qui recherche l'articulation des tensions entre pôles plutôt que leur effacement par uniformisation (voir Approche psycho-socio-politique de l'Europe).

Dans les deux cas -- cerveau ou organisation politique --, le principe est le même : une multiplicité de centres fonctionnels, en interaction constante, sans qu'aucun ne domine durablement les autres, produit un système plus robuste et plus adaptatif qu'une structure pyramidale où tout convergerait vers un point de décision unique.


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